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Isabelle Wackenier
Journaliste spécialisée petite enfance

Portrait d'assistante familiale : « On est transparents »

Assistante familiale confinement
Publié le 27/03/2020
Isabelle Wackenier
Journaliste spécialisée petite enfance
Marie est assistante familiale. Confinée avec les enfants dont elle a la charge, elle déplore le manque de relais et d'accompagnement face aux angoisses et aux troubles accrus des jeunes accueillis.

Marie — c’est un pseudo —, s’exprime d’une voix posée et calme. On entend les bruits de son briquet qui ponctuent ses propos. Des volutes de fumée semblent s’échapper du téléphone.

Marie a laissé son métier de commerciale dans le carrelage il y a une dizaine d’années, choisissant de « diviser son salaire par 3 » pour devenir assistante familiale et « [se] consacrer à aider quelques enfants juste à grandir ». Elle emploie de jolies images poétiques pour illustrer son métier : « On est comme des tuteurs pour des plantes, on est là pour aider [ces enfants] à pousser droit pour qu’ils arrivent à être les plus heureux possibles. Même si on sait qu’on n’arrivera pas à les guérir de tout, on aura mis notre petite pierre à l’édifice. » Sa « vocation » lui est venue de sa voisine, lorsqu’elle était petite, qui accueillait des enfants : « J’ai grandi avec ces enfants-là vu qu’on vivait dans le même lotissement. Plus grande, je lui ai toujours dit ̎ c’est difficile de s’occuper déjà d’un enfant, alors comment tu fais ?̎ »

Devenue mère de famille, elle s’est dit : « Si on pouvait aider quelques enfants, ce serait pas mal. » Marie reconnaît que « cela reste un métier malgré tout » : « On a une fiche de paie à la fin du mois, mais je ne connais aucune famille d’accueil qui fait cela pour le fric ! »
 

Des troubles et des angoisses réveillés

Et c’est là que le bât blesse. Marie lance : « On est laissées seules sans un coup de fil de l’aide sociale à l’enfance (ASE). On nous a consignées à domicile pour le bien de tous, on l’entend bien, mais on a surtout supprimé tous les soins aux enfants, alors que c’est là qu’ils en ont le plus besoin. » Manque de reconnaissance, absence de soutien, Marie évoque le quotidien du garçonnet de 9 ans dont elle a la charge, et qui « n’est pas handicapé, contrairement à d’autres enfants accueillis par des collègues » : « Leurs troubles ont été multipliés, les angoisses se sont réveillées. »

Elle souligne qu’elle et ses collègues font un métier 24 h sur 24 et 7 jours sur 7 : « Mais là, ce n’est plus du 24 h/ 24, c’est plus que cela. Ce sont des cauchemars la nuit, des couchers qui se font plus tard, car ils ont du mal à s’endormir, ils dorment mal donc ils se réveillent plus tôt. On nous a dit qu’on aurait un accompagnement téléphonique. Depuis le début du confinement, c’est zéro coup de téléphone ! »
 

Un manque de relais

Aucun appel de la référente de l’enfant, qui, bien qu’en télétravail, ne répond pas et est sur répondeur. Marie déclare que « cette crise met en exergue tous les problèmes qu’il y avait déjà. On a l’impression d’être la dernière roue du carrosse dans ce système ; on parle des foyers, mais ce n’est pas plus facile pour nous à la maison, on n’a personne qui prend le relais ».

Marie parle de l’enfant accueilli : « Être confiné, ça a réveillé des angoisses chez lui. » Il se pose des questions, avec la peur d’être abandonné : « Qu’est-ce qu’il va m’arriver ? Et si vous vous tombez malade ? ». Avec le confinement tout s’est arrêté : « Ne plus avoir son suivi chez la psychologue, ça ne l’aide pas. »

 

 

Devoir tenir malgré tout

Dans ce contexte de confinement, il est demandé à l’assistante familiale « d’être psychologue, en plus de maîtresse », car il lui faut assurer la continuité pédagogique, en plus de ses deux enfants, un en maternelle et un au collège. Marie a mis en place une organisation : des rituels, des rendez-vous, un « quart d’heure défouloir » le soir avant le repas où chacun peut crier dans le jardin et « même dire des gros mots », pour pouvoir passer à table sereinement.

Elle déplore ne pas avoir le droit à la fatigue, de devoir tenir malgré tout, même si elle tombe malade : « C’est du H24. On a l’impression que les journées font 48 heures, 72 heures, on se demande ̎̎quand elle s’arrête cette journée ?̎ » Heureusement, le week-end, son conjoint prend le relais ce qui lui permet d’avoir une heure pour elle.
 

Les assistants familiaux vont être à bout

Marie regrette amèrement le regard que porte la société, les départements et les médias sur sa profession : « On est transparents. Pourtant, l’ASE, c’est 300 000 enfants en France. Et si on ne parle pas de nous, on ne parle pas de ces enfants. Ce sont des oubliés de la République. Ce sont les adultes de demain. Quel monde on leur fait voir ? Je ne sais pas. »

Elle ponctue l’entretien avec une pensée pour ses collègues. « Je ne sais pas ce que ça va donner dans un mois, je pense que les assistants familiaux vont être à bout, il va y avoir des conséquences très graves, tant pour les enfants que pour nous. »