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Emilie Marlant
Bibliothécaire

Lire avec les bébés

Lire une histoire au tout-petit
Publié le 14/02/2020
Emilie Marlant
Bibliothécaire
Donner le goût de lire aux enfants n’est pas une gageure. Dans notre monde ultra-connecté où les écrans sont omniprésents, il s’agit pour l’adulte – parent ou professionnelle de la petite enfance – d’accompagner le tout-petit dans sa découverte du livre pour l’ouvrir au langage, à l’imaginaire et au plaisir de lire.

 

Un bébé attrape et mordille la couverture rigide d’un petit livre aux couleurs vives. Voilà un premier pas vers sa vie de lecteur. Pour qu’il puisse se tracer un chemin dans la forêt des livres et de la littérature, il a besoin d’apprendre à regarder, à écouter, à parler, à tisser des liens.

Bientôt, il saura tenir ce livre entre ses mains, tourner les pages, nommer les formes et les couleurs qui le composent, répéter les rythmes et se raconter tout seul l’histoire et ses personnages. Mais, il le saura uniquement parce qu’un adulte lui aura montré, lui aura lu et aura su partager avec lui le plaisir des mots, des images et des sons. Il le saura uniquement parce qu’autour de lui, il trouvera des livres à portée de main, de partout et tous les jours.

Un univers de livres

Des petits pas vers la lecture, il en fera de plus en plus, avec différentes personnes, parents, grands-parents, frères et sœurs, amis et professionnels de la petite enfance. Il découvrira que le livre est présent à la maison, chez l’assistante maternelle, à la crèche, chez le docteur... qu’il existe des bibliothèques où on peut emprunter de quoi satisfaire sa curiosité chaque semaine.

Plus tard viendront l’école et ses apprentissages. Lire un livre prendra alors une tout autre dimension, il faudra fournir de nombreux efforts pour apprendre à déchiffrer, à prononcer, à ponctuer et surtout à comprendre ses lectures. Pour que celles-ci restent source de plaisir, le rôle de l’adulte, une nouvelle fois, sera prépondérant. Quel dommage de laisser l’enfant seul devant ses livres dès qu’il « sait lire » alors que lire ensemble, jouer avec les mots, échanger, s’intéresser, ne peuvent être qu’un moteur pour surpasser les difficultés d’apprentissage !

La lecture est une activité intime, jubilatoire, qui stimule la pensée, la réflexion, la curiosité et l’imagination. Elle aide l’enfant à grandir, à se construire et à s’intégrer dans la société grâce à un outil essentiel : le langage.

Aimer lire

La lecture à voix haute renvoie à l’oralité, celle des origines : la voix que l’on entend depuis le ventre de la mère, qui fait vibrer le corps tout entier, la voix qui rassure et qui apaise, la voix qui transmet.

De nombreuses études ont montré que l’accès au récit et à l’écrit, dès la plus tendre enfance, joue un rôle de prévention essentiel (1). Il ne s’agit pas d’apprendre à lire, mais d’aimer lire. Lire des histoires aux enfants permet d’établir avec eux une relation privilégiée où doit toujours dominer la notion de plaisir.

Quels livres choisir ?

La littérature jeunesse s’est considérablement développée au cours des trente dernières années. Face à une production éditoriale riche et diversifiée, les interrogations sont nombreuses.

Qu’est-ce qu’un « bon » livre ?

Un bon livre est avant tout un livre qu’on a envie de raconter à l’enfant. Son titre, ses illustrations, son histoire, nous parlent. C’est parce qu’il nous touche en tant qu’adulte que nous pouvons transmettre le plaisir de le lire.

Où trouver des livres ?

Dans les librairies, les magasins de presse, les brocantes, mais aussi dans les bibliothèques municipales où l’adhésion est souvent préférentielle pour les professionnels de la petite enfance (2).

Comment choisir ?

Les libraires et les bibliothécaires sont là pour conseiller et accompagner les demandes les plus pointues. Il est également possible de s’aider de bibliographies, de sites internet spécialisés, de revues professionnelles (3).

Enfin, des prix littéraires sont remis chaque année lors de salons du livre jeunesse :

  • Prix sorcières, attribué par les librairies jeunesse de l’Association de libraires spécialisés pour la jeunesse (ALSJ) et les bibliothécaires de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) (4) ;
  • Les Pépites (ex-prix Baobab), décernées dans le cadre du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, en Seine-Saint-Denis (5) ;
  • Pitchou et Sésame, remis au cours de la Fête du livre de jeunesse de Saint-Paul-Trois-Châteaux, dans la Drôme (6).

Lecture contre exclusion

L’Association culturelle contre les exclusions et les ségrégations (ACCES) a été créé en 1982 à la suite du colloque « Apprentissage et pratique de la lecture à l’école » qui s’est tenu en 1979 à Paris sous l’égide du ministère de l’Éducation nationale. Elle compte, parmi les fondateurs, le Pr René Diatkine, (psychiatre et psychanalyste) premier président d’ACCES, le Dr Tony Lain (psychiatre et psychanalyste) et le Dr Mari Bonnafé (psychiatre et psychanalyste) actuelle présidente de l’association.

L’ACCES a pour objectif de mettre récits et album à la disposition des bébés et de leur entourage en s’appuyant sur les partenariats entre bibliothèques et services de la petite enfance, et en privilégiant les milieux les plus démunis. Leur formations sont réservées aux professionnels de la petite enfance.

ACCES - 28, rue Godefroy-Cavaignac, 75011 Pari - T. 01.43.73.83.53 - www.acces-lirabebe.fr.

Comment varier ?

La production jeunesse offre une multitude d’ouvrages très différents. Leurs supports varient pour le plaisir de la vue, mais aussi du toucher et de l’ouïe : livres cartonnés plus résistants, livres plastiques pour le bain, livres en tissu comme doudous, livres animés pour jouer, livres CD pour écouter.

On trouve différents types de livres : les imagiers, les histoires, les contes, les comptines, les chansons, les aventures des héros des tout-petits, les jeux d’observation, les devinettes, les premiers documentaires. Les sujets sont eux-mêmes très divers et abordent en toute simplicité les préoccupations de la petite enfance : les moments de vie quotidienne, les relations, les émotions, le jeu…

Il est intéressant de diversifier également les auteurs et illustrateurs, car ils apportent tous un regard différent. La tendresse du pastel ou de l’aquarelle se différencie du dynamisme apporté par des couleurs vives et des traits pleins. On constate aussi l’utilisation de techniques artistiques très pointues et originales comme la photographie, le photogramme ou le collage.

Le livre pour enfants est en cela une véritable œuvre d’art ; soumettre au regard des petits une grande palette d’ouvrages, c’est aussi participer à leur éveil culturel.

Comment lire ?

Raconter une histoire est un jeu. La règle essentielle est de prendre plaisir à lire ensemble et de montrer de l’intérêt pour cette activité.

Choisir un lieu adapté…

Écouter une histoire demande beaucoup de disponibilité et d’attention à l’enfant. Il est important de choisir un endroit calme, confortable et bien éclairé. Lire à un enfant et lire à un groupe d’enfants ne requiert pas tout à fait la même organisation. Seul, l’enfant peut s’asseoir sur les genoux de l’adulte, tourner les pages et dicter son propre rythme de lecture. En groupe, la disposition doit permettre à tous de bien voir les illustrations. L’adulte peut lire en tenant les pages face aux enfants et en décalant un peu le livre sur le côté pour voir le texte. Attention aux contre-jours ou aux nuisances sonores ou visuelles – télévision, autres enfants qui jouent – qui peuvent distraire l’enfant.

… et un moment propice

Si l’histoire du soir est une pratique adoptée par les parents – c’est un rendez-vous quotidien qui rassure l’enfant avant la séparation de la nuit –, la lecture peut se pratiquer à tout autre moment de la journée et dans de nombreux lieux : au lit, au bain, au jardin… S’assurer de la disponibilité de l’enfant et de celle du lecteur reste le critère majeur. Rien ne sert d’imposer une lecture à un enfant pour le calmer, s’il ne veut pas.

Une, deux, trois… histoires ?

La lecture avec les petits peut durer parfois très longtemps. Si l’histoire doit être courte, l’enfant peut aimer la lire souvent ou en lire plusieurs à la suite jusqu’à épuisement du stock de livres à disposition ou de l’adulte qui raconte. Tout dépendra du temps pouvant être consacré à l’enfant. Il est possible de convenir à l’avance avec lui de ce qui sera lu ensemble, puis de l’encourager à regarder seul les livres. La qualité vaut mieux que la quantité. Besoin d’être rassuré ou bien plaisir prolongé, l’enfant a naturellement tendance à demander toujours le même livre. Bien sûr, celui-ci sera lu et relu, mais l’adulte veillera à proposer également de nouvelles histoires.

Lire à voix haute

La lecture à voix haute demande de comprendre et d’investir personnellement le texte lu. Il ne faut pas hésiter à mettre le ton sans pour autant tomber dans la caricature : jouer sur le timbre de la voix (fluet, doux, chevrotant), nuancer l’intensité (parler, crier, chuchoter), rythmer ses phrases (ralentir, accélérer, s’arrêter avant un mot pour entretenir le suspens), inviter l’enfant à faire des bruitages, mimer, chanter, jouer avec les pages. La voix comme le corps sont mis en jeu. Les interactions avec l’enfant sont possibles, mais ne doivent pas être intempestives. Tout est question de dosage.

Une question de vocabulaire

Le lecteur doit-il respecter le texte à la lettre ou peut-il prendre des « largesses » ? Il faut se sentir à l’aise et ne pas avoir de complexes à transformer les phrases si l’objectif est de mieux transmettre l’histoire à l’enfant. Cependant, lors de la conception d’un livre, le choix des mots n’est pas anodin. L’auteur a choisi d’utiliser un vocabulaire soutenu… et alors ? L’enfant a-t-il besoin de comprendre tous les mots dès la première lecture ? La musicalité du texte ne suffit-elle pas ? Pourquoi préserver l’enfant de certains mots ? N’ayons pas peur de plonger dans la langue française et de nous laisser bercer par sa mélodie.

Discuter, relier

Le moment de lecture est un moment de complicité où les langues se délient. Plus l’enfant est petit et s’exprime peu, plus il est nécessaire que l’adulte verbalise ce qu’ils voient, ce qu’ils lisent ensemble. L’enfant participe à la lecture de manière active. S’il répète les mots pour mieux les intégrer, il a besoin d’être encouragé dans son effort. Si sa curiosité est aiguisée et qu’il assaille le lecteur de « pourquoi ? », que questionne-t-il vraiment ? A-t-il mal compris le texte ou interroge-t-il insidieusement l’adulte sur son positionnement par rapport au récit ? C’est l’occasion pour l’adulte d’entamer la discussion, de dire ce qu’il ressent à la lecture de cette histoire et d’aider l’enfant à faire des liens avec sa vie de tous les jours. Il vaut mieux éviter les questions fermées, qui peuvent être vécues comme un interrogatoire, et préférer les questions ouvertes qui invitent l’enfant à s’exprimer et à donner son propre avis.

La lecture autonome

Si l’enfant a besoin de l’adulte pour lui lire une histoire, il a aussi besoin de manipuler seul les livres, de se raconter une nouvelle fois ce conte qui lui plaît tant. On peut lui proposer des livres-audio qu’il peut écouter tout en tournant les pages.

Lire et créer

La lecture peut être à l’origine d’autres activités avec les petits : bricolage, mise en scène… Pour les assistantes maternelles qui souhaitent aller plus loin et expérimenter de nouvelles manières de raconter, il existe de nombreuses initiatives originales comme l’utilisation du Kamishibaï – petit théâtre japonais qui permet de raconter une histoire aux enfants tout en lisant le texte qui est écrit au dos des illustrations – ou encore, l’utilisation de tapis en patchwork comme support de jeu et de discussions autour des histoires (7).

Enfin, signalons l’ouvrage de Philippe Brasseur, 1001 activités autour du livre : raconter, explorer, jouer, créer, outil très concret pour donner le goût de lire en jouant, en dessinant, en parlant, en mimant… (8).

Notes

1 De nombreuses ressources sont disponibles sur le site de l’Association culturelle contre les exclusions et les ségrégations (ACCES).
2 Il existe une Association de libraires spécialisés pour la jeunesse (ALSJ), dont la liste complète des adhérents est disponible sur internet : www.citrouille.net.
3 L’assmat propose une sélection de livres à travers sa rubrique « Culture ».
4 Voir note (2).
5 Site internet : www.salon-livre-presse-jeunesse.net
6 Du 26 janvier au 2 février 2020 s’est tenu la 36e Fête du livre de jeunesse au cours de laquelle le prix a été décerné. Site internet : www.fetedulivrejeunesse.fr
7 Plus de renseignements sur le site http://racontetapis.free.fr
8 Philippe Brasseur, 1001 activités autour du livre, éditions Casterman, collection « activités-loisirs », nouvelle édition revue et argumentée + liens internet, mars 2013, 128 pages, 16,75 €