Vous êtes ici

Laurent Lesecq
Orthophoniste - Formateur

Le langage de l’enfant

Stimuler le langage du tout-petit.
Publié le 05/09/2019
Laurent Lesecq
Orthophoniste - Formateur
Le langage est la forme la plus élaborée de la communication. Participer à son acquisition par l’enfant est une des fonctions éducatives majeures de l’assistante maternelle et, si elle accueille des tout-petits, de l’assistante familiale.

 

Le développement du langage nécessite que l’enfant présente des structures neurologiques et sensorielles adéquates, mais pas uniquement. Il doit aussi bénéficier d’un environnement stimulant au plan communicatif. Le développement du langage peut être très différent d’un enfant à l’autre, mais sa progression respecte souvent les mêmes étapes et repères. Les bases du langage commencent à se développer avant même la naissance de l’enfant.

Quelques notions essentielles

Lorsqu’on aborde le langage de manière « technique », il convient de discerner l’expression et la compréhension. Ces deux notions sont différentes ; le langage est un code qui nécessite alternativement d’être émetteur et récepteur, donc regarder la télévision ne permet pas d’apprendre à parler !

L’expression orale englobe :

  • l’articulation, qui est le fait de pouvoir agencer les organes de la phonation pour parvenir à articuler un phonème (un son du langage) comme « p », « ch », etc. ;
  • la parole, qui est le fait d’être capable d’agencer tous ces sons dans un mot afin qu’il soit bien prononcé. Pour ce qui concerne le langage proprement dit, on distingue :
  • le lexique, c’est-à-dire le stock de vocabulaire dont on dispose ;
  • la syntaxe, c’est-à-dire la capacité de pouvoir agencer ce vocabulaire pour construire une phrase correcte et d’utiliser à bon escient les règles d’usage entre ces mots pour, au final, élaborer un message qui fait sens.

Les troubles du langage de l’enfant (et de l’adulte) peuvent donc concerner la compréhension et, ou, l’expression dans un ou plusieurs des domaines exposés ci-dessus.

De la voix à la parole

  • Dès la vingt-cinquième semaine de grossesse, le système auditif du fœtus est fonctionnel. Il lui permet d’entendre les voix et de réagir au changement d’ordre de deux syllabes (biba / babi) (1).
  • À quelques heures, le bébé est déjà capable d’imiter des mimiques : pousser sa langue vers l’avant (protrusion de la langue) et ouvrir la bouche.
  • À trois-quatre jours, le bébé peut distinguer« ba » et « pa ». Il capte les expressions du visage, fixe les yeux et la bouche de l’adulte qui lui parle.
  • Vers huit-quinze jours, le bébé reconnaît la voix de sa mère qu’il a entendue in utero et dont il a pu enregistrer la courbe mélodique. Il est sensible au rythme, aux intonations de sa langue. On observe également des phénomènes de contagion vocale : le bébé crie quand il entend les autres crier.
  • Vers un ou deux mois, l’enfant babille. Les émissions sont caractérisées par la prédominance des voyelles. Le babil peut servir à exprimer le plaisir ou le déplaisir, à appeler. Le bébé réagit à la voix, manifeste des expressions de plaisir ou de douleur. Une communication non verbale par les regards, les gestes, la mimique, s’ajoute au registre vocal. Plus l’adulte interagit avec lui, plus le bébé babille.
  • Vers trois mois, le bébé produit ses premiers « areu », ses premiers éclats de rire et ses premiers cris de joie. Il module sa voix. Il est capable de répondre par un sourire intentionnel et de réagir au « non ».
  • De cinq mois à neuf mois, la boucle audio-phonatoire, c’est-à-dire l’interdépendance entre la fonction auditive et le rendement vocal, se met en place grâce à la maturation qu’a atteinte le système nerveux central. Le bébé différencie ses lallations (gazouillis) et son jasis devient de plus en plus riche. Il produit des bruits avec sa bouche. L’imitation vocale se met en place. Il produit des syllabes avec des voyelles telles que le « a » et le « e » et des consonnes réalisées avec les lèvres : « p », « b », « m ». Les doublements de syllabes se multiplient. Les « papapapa » deviennent progressivement des « papa ». On passe de la voix à la parole. L’intonation du discours de l’adulte est reproduite. La notion de plaisir est importante.

Les premiers mots

Les premiers mots apparaissent entre neuf mois et un an. Un enfant qui ne parle pas du tout à cette période, c’est déjà un signe d’alerte. Mais, il faut tenir compte de l’ensemble de son développement : sa compréhension, son éveil, ses aptitudes cognitives.

À cette période, l’enfant utilise des protomots, c’est-àdire des mots qu’il s’est fabriqués et auxquels il attribue un sens qui lui est tout à fait personnel. C’est à l’adulte de faire des hypothèses et d’attribuer du sens selon la situation (par exemple, « rara » qui voudrait dire « quelque chose qui roule »). Il ne sait pas encore le sens exact que recouvre chaque mot. L’enfant utilise aussi des énoncés holophrastiques, c’est-à-dire qu’un mot remplace toute une phrase. Par exemple, « maman » signifiera « donnemoi un bonbon, maman ». Ces protomots et ces énoncés holophrastiques sont accompagnés de gestes, de mimiques, du pointage du doigt, qui permettent à l’enfant de suppléer à l’insuffisance linguistique et à l’entourage de comprendre ce qu’il exprime.

Les adultes jouent un rôle important à ce moment, car ils vont reformuler ce que dit l’enfant afin de s’assurer que leur interprétation est la bonne. Ainsi, si l’enfant dit « bonbon » et montre du doigt la boîte à bonbons, l’adulte va préciser « tu veux un bonbon ? ». La communication s’enrichit donc et, dans ce bain de langage, l’enfant va s’approprier ces énoncés petit à petit. Il comprend entre quarante et cinquante mots, dans des situations spécifiques. Il en prononce environ une dizaine.

Le début du langage

  • Vers dix-huit mois, l’enfant passe cette fois à la parole, aux débuts du langage. C’est le point de départ du langage combinatoire. L’enfant exprime ses idées en juxtaposant deux ou trois mots. Les énoncés sont donc de style télégraphique : « maman bonbon ». Les liens syntaxiques sont encore implicites, mais ils sont compensés par le contexte, le geste, l’intonation. L’enfant comprend les énoncés des adultes en situation. Il est capable de montrer des parties du corps et des objets familiers. Parallèlement à cette évolution du langage, le jeu progresse aussi. Le schéma dominant à cette période est le jeu représentatif, le jeu symbolique, le « faire semblant » qui marque un début de décentration.
  • Vers deux ans, l’enfant commence à prononcer de courtes phrases. À cet âge, il exprime la possession. Il utilise le pronom « moi », et aussi la préposition « à moi ». Il emploie la négation « pas », tel « pas dormir ». Le « non » qui a une grande importance à ce stade est également utilisé.

Le langage suit le développement psychologique de l’enfant qui s’affirme peu à peu. Le vocabulaire croît rapidement, avec toujours une prédominance de la compréhension sur l’expression : de cinquante à soixante-quinze mots sont exprimés, environ trois cents mots sont compris. Les jeux de cette période combinent plusieurs éléments, plusieurs jouets.

On observe également des jeux aux caractéristiques spatiales (jeux de coucou, de cache-cache). Mais, à cet âge-là, les termes spatiaux ne sont pas encore utilisés.

Accompagner le langage du tout-petit

Avant deux ans, l’enfant parle parce qu’il désire communiquer, qu’il en éprouve le besoin et que l’adulte ne va pas toujours au devant de ses désirs. Si l’adulte observe et écoute le bébé, il comprend alors qu’il agit sur son environnement. Le bébé doit trouver un plaisir à communiquer. Il ne faut pas hésiter à :

  • parler en faisant des phrases, avec une prononciation et une structure normales ;
  • commenter vos actions et celles des autres enfants ou à imiter l’enfant ;
  • interpréter ses messages en se servant du contexte, de questions, en émettant des hypothèses ou en répétant ce qu’il a dit avec une intonation interrogative, la compréhension lui donnera confiance.

Pour stimuler le langage, reformulez son énoncé (si l’enfant dit « pantalon rouge », dites « oui, tu vas mettre ton pantalon rouge ») et élaborez davantage son idée (si l’enfant dit : « c’est pareil », répondez : « oui, la balle et l’orange sont toutes les deux rondes, elles ont la même forme. Elles se ressemblent. Elles sont presque pareilles. »).

Les questions fermées – auxquelles on répond par « oui ou non » – sont limitatives. Mieux vaut formuler des questions ouvertes – qui ? Quoi ? Où ? Qu’est-ce qui se passe ? Et puis après ? Pourquoi ? –, qui permettent une réponse plus riche et donc une nouvelle reformulation par l’adulte.

Il ne faut pas faire semblant de comprendre l’enfant, le forcer à parler ou exiger qu’il répète.

Il faut être vigilant si le tout jeune enfant :

  • ne réagit pas à certains bruits ;
  • ne babille pas ;
  • ne répond pas ou ne comprend pas quand on lui parle à voix chuchotée ;
  • fait répéter, parle fort, parle mal ;
  • souffre d’infections du nez, de la gorge, des oreilles à répétition ;
  • est maladroit dans ses manipulations ;
  • penche la tête sur le côté pour regarder, ferme un œil pour percevoir au loin, s’approche très près de ce qu’il regarde ou se frotte les yeux.

Au moindre doute, un bilan otorhino-laryngologique (ORL) ou ophtalmologique, après avis du médecin traitant, est à conseiller aux parents.

 

Le temps des phrases

  • Vers deux ans et demi, des mots-outils apparaissent : les articles « un », « une », les prépositions « dans », « dessus », sont employées. Les pronoms « je », « moi je », « tu » et « toi » peuvent apparaître également dès cet âge. L’enfant se lance dans ses premières coordinations d’énoncés, par exemple : « Maman est partie et papa est dans le jardin. » Cette coordination a une fonction linguistique puisque le « et » assure un lien entre deux énoncés (on a donc un énoncé plus long et plus complexe), et une fonction cognitive en tant qu’articulation logique de discours, l’enfant établit mentalement un lien entre deux événements.
  • Vers trois ans, l’enfant se libère de l’action présente, il commence à avoir recours à des mots abstraits. Son vocabulaire s’enrichit et se complète d’autres petits mots : des pronoms personnels « il », « elle », des pronoms relatifs « qui », des prépositions « qui » « quoi », « à qui », « où ». Les articles « le », « la », sont utilisés.
  • Vers trois ans et demi, les phrases deviennent plus complexes. L’emploi des auxiliaires « être » et « avoir » (dans les formes au passé composé) prouve que l’enfant commence à cerner la notion du temps, « il est tombé », « il a mangé ». Les articles « les », « des », apparaissent, ainsi que les pronoms personnels compléments « me », « te », « la », « nous », la préposition « avec ». Les subordonnées relatives (avec qui, que) et complétives se font entendre, mais pas de façon toujours correcte, par exemple : « Maman dit tu dois venir. »

L’utilisation de ces marquages grammaticaux montre que l’enfant a repéré des constructions dans le langage d’autrui et qu’il les généralise. Le stock lexical est passé à 1 000-1 500 mots en expression et 1 500-2 000 mots en compréhension.

L’heure de la maîtrise

  • Vers quatre ans, l’enfant est capable de comprendre autrui et d’exprimer ce qu’il pense. Il comprend les questions : « quand ? », « comment ? » et les termes : « entre », « au milieu », « autour de », etc. Il acquiert les notions de nombre et de différence et parvient à obéir à des consignes qui impliquent des objets non présents.
    Il s’exprime le plus souvent correctement sans difficultés grammaticales sérieuses et manie des phrases de six mots ou plus. Il maîtrise mieux les conjugaisons, utilise le passé et le futur. Sa syntaxe s’améliore : il fait les accords entre nom et adjectif (par exemple : « Le petit garçon et les petites filles ») et emploie d’autres pronoms personnels « lui », « eux ». Il peut former des phrases négatives avec « ne pas » et plus complexes, en utilisant des subordonnées relatives et, ou, complétives introduites par « que », « qui », etc.

Jouer avec les mots

C’est aussi une période créatrice, l’enfant invente des mots, joue avec, cherche des rimes, imite le langage d’autres enfants ou d’adultes. Il commence à adapter son discours selon l’interlocuteur.

L’articulation des sons est souvent correcte même si peuvent persister des troubles sur les sons tels que « ch » ou « j » ; « le joli chat » devenant « le zoli sa »...

  • Vers 5 ans, l’enfant peut produire des phrases de type « pour + infinitif » (par exemple : « Il monte dans l’arbre pour cueillir des cerises. »).
  • À 6 ans, tout le langage courant est compris, même certains mots abstraits. Il comprend les phrases interrogatives avec inversion du sujet et du verbe : « Pourquoi ne veux-tu pas me le rendre ? »
    L’enfant s’intéresse davantage au sens des mots : il demande moins « qu’est-ce que c’est ? », mais plutôt « qu’est-ce que ça veut dire ? ». Il produit des phrases complexes, bien construites et utilise presque toutes les notions relatives à l’espace et au temps : demain, au milieu, après, le dernier...

Vers le langage écrit

De la bonne installation du langage oral dépendra la bonne installation du langage écrit. Le fait que l’enfant parle bien ou mieux ne doit pas empêcher de continuer à lui raconter des histoires, des livres, des comptines... Lorsque vous lui demandez de raconter une histoire, veillez :

  • à bien induire le discours narratif en lui disant « vas-y, raconte-moi ce qui se passe » plutôt que « qu’est-ce que tu vois ? » ou « qu’est-ce qu’il y a ? » ;
  • à lui laisser le temps de répondre ou de réagir à vos consignes.

Si l’enfant se trompe sur un son, un mot, une phrase, il n’est pas très utile et même parfois dommageable de lui faire répéter systématiquement, mieux vaut se contenter de lui reformuler correctement ce qu’il aurait mal dit, ce sera plus efficace à long terme.

Il convient de surveiller l’évolution du langage de l’enfant si, après quatre ans :

  • l’enfant a tendance à bégayer ;
  • il ne réagit pas à certains bruits ou ne répond pas quand on lui parle à voix chuchotée ;
  • certains sons sont systématiquement mal prononcés ;
  • l’enfant semble ne pas toujours comprendre ce qu’on lui dit ;
  • il n’utilise pas le « je » quand il parle de lui ;
  • il a du mal à maîtriser les conjugaisons ;
  • il utilise un mot-phrase pour demander ;
  • il fait le plus souvent des phrases sans verbes.

En cas de trouble qui devient chronique ou en cas de doute persistant, une consultation chez le médecin traitant ou le pédiatre peut être alors conseillée. Ce dernier pourra en fonction de son diagnostic prescrire un bilan ORL et, ou, orthophonique, etc. L’intérêt d’un dépistage précoce permet une prise en charge adaptée dès l’émergence du trouble et peut ainsi éviter une répercussion dommageable sur les apprentissages ultérieurs : lire et écrire.

Note

(1) Les âges mentionnés ci-après sont uniquement indicatifs de la période où ces aptitudes langagières apparaissent le plus fréquemment.