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Martine Mesnil-Richard
Psychologue

Enfants mordeurs : comment intervenir ?

Enfants mordeurs
Publié le 08/01/2020
Martine Mesnil-Richard
Psychologue
L’assistante maternelle, comme tout professionnel de la petite enfance en collectivité, peut être confrontée à une situation de morsure par un ou plusieurs enfants qu’elle accueille. Voici quelques repères de compréhension et propositions pour gérer et anticiper cette situation parfois délicate.

Deux enfants jouent ensemble lorsque, tout à coup, l’un d’eux mord l’autre voracement au bras ! Le drame éclate. Pleurs du bambin mordu, représailles au mordeur... Face à ce comportement, on est en droit de se poser des questions. Est-ce de l’agressivité ? Commencerait-elle chez les tout-petits ? Ou sommes-nous face à un autre phénomène ?
Pour les parents, la morsure n’est pas un incident comme les autres, car elle renvoie à une action un peu barbare où il y a intrusion dans le corps de l’autre avec la bouche. Contrairement à d’autres formes de violence comme les coups, le fait de mordre disparaît presque totalement quand l’enfant grandit. Mordre est l’apanage du tout-petit. Cette action se situe avant l’âge de trois ans et touche autant les garçons que les filles. Elle est favorisée par le groupe : le nombre d’enfants est plus important et les enjeux différents de ceux du cercle familial.

Le roi du monde

Si l’on veut comprendre le sens de cet acte, il est important de revenir brièvement sur le développement psychoaffectif d’un jeune dans sa deuxième année et d’imaginer, qu’à cette période, se sociabiliser est un véritable challenge pour le tout-petit.
Pendant la première année, le bébé est tellement « narcissisé » qu’il s’imagine être le roi du monde. En quelques mois, on lui demande de partager avec les autres et de communiquer, alors qu’il n’a pas les moyens physiques, psychiques et intellectuels à sa disposition immédiate pour le faire. Il ne sait que très peu prévoir et anticiper les situations. Certains, impatients, n’ont trouvé que ce moyen pour obtenir ce qu’ils désirent, sans rien demander. Leur cerveau n’est pas assez mature pour comprendre la conséquence de ces impulsions.
Certains s’expriment en pleurant, en criant, en élaborant des stratégies pour interpeller l’adulte, et d’autres en mordant. Pour le bébé, la bouche est le centre de satisfaction. Vers l’âge de six-huit mois, avec l’apparition des premières dents, la cavité buccale devient source de déplaisir. L’enfant peut ressentir, pour la première fois, une frustration importante à cet endroit du corps.

Un dérivatif

Vers l’âge de douze à dix-huit mois, quand il se déplace, l’enfant commence à savoir soulager ses douleurs dentaires en mordant. Le copain devient alors un merveilleux exutoire de ses tensions. Un peu plus tard, il constate que mordre est un véritable moyen d’obtenir des choses rapidement. Il mord aussi pour prouver sa puissance et obtenir ce qu’il veut sans passer par des stratégies de « bienséance » et de sociabilisation. Les parents du mordu sont souvent très en colère et accusent le manque de surveillance de l’assistante maternelle ; ceux du mordeur se sentent coupables et pensent que leur enfant est déjà violent. Ils se disent responsables avec souvent une remise en cause de leur parentalité.

Rien de grave

La morsure laisse des traces et renvoie à des archaïsmes de défense qui dérangent beaucoup l’adulte. Même s’il n’en est rien, on peut expliquer ce qui peut favoriser ces actes comme un passage difficile du sein au biberon, la sortie des dents ou des interdits trop drastiques des parents quand le bébé, vers dix-huit mois, commence à tout porter à la bouche.
Il n’y a là rien de bien grave ni de bien méchant. Même si l’assistante maternelle est hyper attentive, certains enfants continuent à déjouer sa vigilance.
La place du mordu, du mordeur et de la professionnelle, n’est pas confortable. L’assistante maternelle a intérêt à réagir vite. Elle peut organiser une réunion pour permettre aux familles de s’exprimer entre elles, en donnant une place aux parents de la « victime » et à ceux de son « agresseur », sans trop dramatiser. En expliquant les choses, les rancœurs et les conflits pourront être désamorcés.
Néanmoins, chaque situation doit être gérée par l’assistante maternelle et les parents. Au cours de cette rencontre, la professionnelle peut mettre en place une méthodologie en individualisant bien les deux parties.

Pour le mordu
► L’enfant doit être pris en charge rapidement en premier. Il faut éloigner un peu le mordeur et ne pas dire « ce n’est pas grave ».
► Lui faire un gros câlin en lui disant que cela fait mal et l’entourer d’affection.
► Attirer son attention sur le fait qu’il ne doit pas se laisser faire du mal, qu’il peut crier si on l’agresse, que l’assistante maternelle est là pour cela.
► La professionnelle doit constater la plaie et, si nécessaire, la désinfecter.

Pour le mordeur
► Un enfant mordeur ne doit jamais être mordu à son tour par un adulte. Ce n’est pas « œil pour œil, dent pour dent ».
► L’enfant ne doit jamais être traité de « vilain » ou de « pas gentil ». La professionnelle doit attirer son attention avec un ton de voix ferme pour qu’il comprenne que cela fait mal et que c’est interdit.

Jeux et stratégies

Pour rassurer les parents et prévenir et enrayer ces situations de « fausses agressivités », l’assistante maternelle peut proposer diverses stratégies et explications.

► Elle explique qu’un enfant qui mord ne le fait jamais avec préméditation, c’est plutôt une sorte de pulsion instinctive. Quelquefois, le mordeur devient le mordu, car ce dernier reproduit le geste par mimétisme.
► Elle peut impulser des jeux, au moment du repas par exemple, pour découvrir la puissance de sa mâchoire. Après avoir mordu dans une pomme, elle montre aux enfants l’empreinte de ses dents de façon gaie, en plaisantant sur le fait que la pomme, elle, n’a pas mal, mais que ce n’est pas le cas quand on mord un enfant.
► Elle peut, au cours de différents jeux, nommer des émotions comme la colère, la joie, la tristesse avec des petits smileys expressifs trouvés ou reproduits sur internet (1). Même si l’enfant ne parle pas encore beaucoup, il entend les plus grands discuter des différentes expressions et émotions représentées. La professionnelle peut profiter de ce jeu pour raconter des histoires ou des métaphores auxquelles l’enfant peut s’identifier.
► Elle peut proposer des temps durant lesquels on hurle avec la bouche et on se tait alternativement. Ce jeu peut être mis en musique pour y apporter un côté ludique.
► Elle peut organiser des moments sur des temps courts où l’on peut se défouler à l’intérieur de la maison en courant et en criant.
► Elle peut mettre à disposition des enfants un punching ball pour « faire sortir » le trop-plein d’énergie.
► La professionnelle peut inciter les enfants à enfoncer leurs dents dans de la pâte à modeler ou à sel. On laisse sécher pour regarder, le jour suivant, les empreintes des dents. On se souvient alors de son geste en disant : « On met ses vilaines dents à la poubelle, on ne garde que les bonnes ! »


(1) Comme sur le site www.clipart-fr. com, rubrique « téléchargement », puis « smiley ». Dans les Cahiers de L’assmat n° 6, nous vous proposons des activités autour des émotions (Cahiers de L’assmat, Hors-Série, n° 6, octobre 2014, p. 9-13)