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Martine Mesnil-Richard
Psychologue

Accompagner l’adaptation temporelle de l’enfant

Jusqu’à l’âge de six ans, le temps des horloges n’a pas de sens pour l’enfant.
Publié le 02/10/2019
Martine Mesnil-Richard
Psychologue
L'assistante maternelle, professionnelle de la petite enfance, joue un rôle important auprès de l’enfant dans son apprentissage du rapport au temps et à l’espace. Comment aider un enfant dont les parents ont une vie très rapide ? Quelles actions mettre en place pour donner un peu de temps au tout-petit ?

 

« Aujourd’hui, c’est demain ? » Voilà ce que l’on peut entendre de la bouche d’un enfant de deux ans cherchant à se situer dans le temps et à trouver des ancrages pour être dans son existence, car le temps c’est la vie.
Dès sa naissance, le bébé est soumis presque immédiatement au temps et à l’espace par l’intermédiaire de son environnement, et de ses parents en particulier. Il demande une attention narcissique de façon instinctive puisqu’il exige tout, tout de suite. Les heures et les minutes n’ayant pas de sens pour lui, il réclame pulsionnellement ce qu’il désire, n’imaginant même pas que l’on puisse le faire patienter.
Le vieil adage qui prétend que l’enfant doit pleurer ne repose sur rien puisqu’il ne connaît ses émotions que par l’intermédiaire de besoins très primaires comme manger, être aimé, rassuré et changé. Il ne sait pas ce que veut dire attendre et doit entreprendre un véritable apprentissage de l’attente.

Le temps subjectif

Pour certains enfants, ce travail est plus ou moins laborieux. Pour d’autres, il se révèle être très compliqué. C’est à partir de l’âge de six-huit mois que l’enfant sait qu’en pleurant, quelqu’un, qui se trouve dans un espace réduit, répondra à ses pleurs et viendra à son secours. Le tout petit se situant un peu moins dans l’immédiateté.
Le temps a plusieurs dimensions. Tout d’abord celle des horloges, indication commune cadrant notre vie quotidienne. Dans un second temps, c’est le temps subjectif que l’on se crée soi-même, dans la distribution des moments de notre vie, et qui découle directement de la façon dont on a été éduqué et dont on a appris la relation au temps. L’environnement social est en effet important puisque les référents du nourrisson lui inculquent des cadences dans la journée, le soumettent, dans leur organisation, à un rythme jour-nuit, l’aidant ainsi à se repérer dans l’espace et dans l’instant.
Le bébé bâtit son présent en fonction de la façon dont sa famille gère ses « exigences ». Il perçoit la façon dont les parents vivent eux-mêmes le temps et calque sur eux cette référence.

Le présent subi

Dans les familles où l’on s’octroie des moments pour soi ou pour faire des choses ensemble, le temps est vécu et apprécié. Pour d’autres, dans lesquelles les parents courent, le présent est subi, passe trop vite, les parents semblant être perpétuellement privés de temps.
C’est lorsque la mère reprend son travail et confie son enfant à une assistante maternelle que le rythme du bébé revêt une forme plus constructive. La professionnelle a un rôle concret. Le changement de lieu de vie dans la journée modifie sa perspective spatiale et, par-delà, le temps. Le quotidien prend le dessus et l’absence de ses parents aide le tout-petit à attendre, créant chez lui une frustration structurante.

Une routine organisée

L’assistante maternelle repère rapidement les familles pressées en manque de temps. Elle sait que stabilité et rituels font bon ménage. L’enfant s’épanouit si son quotidien est ponctué de faits prévisibles. La professionnelle fait partie de ces événements-là.
Si les parents parviennent à organiser cette routine, l’enfant anticipe et affronte les situations nouvelles sans trop de stress, en acceptant plus facilement les temps d’attente imposés. Mais, évidemment, le rythme de vie ne permet pas toujours une vision aussi idyllique de la gestion du temps et le « fais vite dépêche-toi » submerge rapidement la vie des petits, ce qui entraîne des manifestations quelquefois dramatiques.

Un vide affectif

Entre l’âge de trois mois et un an, des manifestations psychosomatiques peuvent apparaître chez le bébé. Ne pouvant dire stop aux rythmes effrénés de la famille, le tout-petit les met en « maux ». En effet, les troubles les plus fréquents qu’il rencontre sont des difficultés de sommeil, notamment à l’endormissement, car la séparation avec ses tiers est souvent trop rapide. Il ressent un véri table abandon ou, plus justement, un vide affectif, même si cela n’est effectivement pas le cas dans la représentation « réelle » de ses parents.

Un enfant angoissé

L’enfant peut être plus agité, aux aguets, sensible aux moindres bruits et s’alimenter plus lentement pour inciter l’adulte à s’occuper de lui. Chez les bébés plus fragiles, on remarque une augmentation de la fréquence et de l’intensité des crises d’asthme ou d’eczéma.
Vers l’âge de douze à dix-huit mois, l’enfant maîtrise difficilement ses émotions. Il crie, pleure, tape pour un oui ou pour un non, l’intensité émotionnelle ne correspondant pas à la demande de l’adulte. Il a du mal à se socialiser, mord ou se rapproche de l’adulte en se collant sans cesse à lui pour se réconforter et éviter les autres. Il commence à mettre en place des positions « insécures » où tout changement est menaçant pour lui et entraîne angoisse, peur et besoin de protection continuelle.

Des situations de stress

D’autres enfants « sous-réagissent » et ont une attitude passive, en retrait permanent. Des recherches ont également mis en exergue que ces réactions de suradaptation au temps entraînent beaucoup de stress pouvant affecter le système immunitaire du tout-petit.
Entre deux ans et trois ans, l’enfant peut exprimer parfois une grande fatigue. Il commence à mieux maîtriser le langage, à se plaindre. Il refuse de faire les choses demandées par ses parents. Il a parfois un comportement rebelle, semble triste et ronchonne fréquemment. Il est agressif et exigeant envers ses pairs et crie beaucoup en mimant et rejouant avec les autres un comportement d’empressement. Il veut se poser, mais n’y arrive pas, et l’on perçoit, chez certains enfants, une activité exagérée pouvant faire penser à un début d’hyperactivité.

L’apparition de troubles

Vers l’âge de trois ans à six ans, l’école est une source de stress souvent supplémentaire. L’enfant se met à rêver, à être anormalement lent ou distrait, à ne pas écouter les consignes qu’on lui donne. Il est effronté et n’obéit pas, car il ne veut pas grandir, exprimant ainsi que « la vie de grand n’est pas drôle ».
Le temps des horloges n’a toujours pas de sens pour lui. Être à l’heure, c’est se dépêcher et il ne veut pas le faire. À cet âge, des troubles obsessionnels compulsifs (TOC) peuvent apparaître. Un enfant sous pression L’enfant répète des choses, des gestes pour que ses parents se posent un peu. Il prend le temps en vérifiant et en répétant. Il ne compte plus que sur lui, il ralentit…
À partir de l’âge de six ans et plus, le jeune, fille ou garçon, a construit son adaptation ou inadaptation spatiale et temporelle pour partie, mais il lui faut encore quelques années pour prendre conscience du temps qui passe.

Un imaginaire à construire

Même si à aucun moment il n’est trop tard pour modifier un comportement, on note que ces enfants sont vite « fatigables » et ont du mal à intégrer les apprentissages. Ils se mettent la pression et, comme ils doivent tout faire vite, ils se retrouvent en « compétition » avec les autres. La famille est à ce moment-là confrontée à la problématique, car une série de conduites met désormais l’enfant et ses parents en échec.
« On va partir ! », « On va être en retard ! », « Dépêche-toi ! », « Plus vite ! »... Ce sont des injonctions que l’enfant, avant l’âge de six ans, n’est pas en capacité de comprendre. En revanche, des phrases comme « C’est l’heure d’aller au lit ! », ou « C’est le moment de manger ! » sont pour lui des repères bien plus évocateurs que les heures précises ou les noms des jours de la semaine.
Alors, ne faisons pas des enfants des adultes en miniature. Ne rien faire, c’est déjà apprendre à estimer le temps, à élaborer l’imaginaire et à proposer le rêve dont les enfants ont tellement besoin.
 

 

Le savoir-faire de la professionnelle

Comment l’assistante maternelle peut-elle aider un enfant dont les parents ont une vie très rapide ? Que doit-elle mettre en place pour donner un peu de temps à cet enfant ?

Pour les enfants entre trois mois et six mois

► Si le parent est trop pressé le matin, la professionnelle peut favoriser la séparation plutôt qu’un déshabillage rapide.
► L’accueil du matin peut être ponctué par une petite comptine d’accueil quand le parent s’en va.
► La professionnelle peut instaurer un temps calme durant lequel elle berce le bébé.
► Éviter d’entretenir de grands dialogues avec un parent pressé le matin, l’enfant ne comprendrait rien.
► Noter les comportements du bébé sur un cahier de liaison. En parler le soir ou le glisser dans le sac le vendredi pour que les parents le lisent durant le week-end.
► Durant les trois premiers mois d’accueil du bébé, maintenir des temps sans le réveiller afin d’induire l’assistante maternelle à se calquer sur le rythme biologique de l’enfant.
► Alimenter le bébé « à la carte ».
► Ne pas faire de bruit pendant la prise du biberon. C’est un moment privilégié entre le bébé et l’assistante maternelle qui n’est qu’à lui.
Après l’âge de six mois et jusqu’à deux ans
► L’assistante maternelle com- mence à connaître la famille. Leurs « imperfections » émergent.
► La professionnelle connaît des petites astuces et sait prendre du recul pour éviter les conflits. En effet, en vivant à grande vitesse, les parents oublient des choses. Beaucoup de culpabilité se crée, avec en retour une certaine forme d’agressivité.
► Favoriser le dialogue avec les parents par téléphone.
► Instaurer un rythme bien construit avec toujours un temps « d’au revoir ». Si l’enfant pleure, il faut bien notifier son émotion : « Je vois que tu pleures, que tu cries... »
► Privilégier des petits moments rien que pour l’enfant, même s’il y a beaucoup d’enfants dans la maison (par exemple, avant la sieste).
► Chanter une comptine dédiée à l’accueil du tout-petit et instaurer un lieu de séparation identique tous les jours.
► Proposer à l’enfant plus de temps calmes sans « rien faire ».

Entre deux ans et trois ans

► Le temps commence à s’ébaucher et l’assistante maternelle peut mettre en place des jeux et des animations comme du jardinage, en plantant par exemple des lentilles dans un pot et en attendant qu’elles germent.
► Des histoires sur le temps sont un support pour d’autres activités telle « la ligne de vie » que l’on construit en faisant une généalogie rapide de la famille de chacun.
► Un calendrier à l’entrée de la maison avec des croix de cou- leurs différentes d’une semaine à l’autre relève les présences et les absences.
► Adapter son langage à l’âge de l’enfant. À deux ans, il peut tout à fait comprendre ces informations : « À midi, on mange sans papa et maman », ou « Après le goûter tu vas partir », ou « Après le départ de tel enfant tu reverras ta maman. » Mais il ne comprend pas si on lui dit : « Tu manges à midi, tu goûtes à 4 h ou tu pars à 18 h ».
► Afficher des photos sur un mur représentant les différents moments de la journée, en référence au temps passé chez l’assistante maternelle.
► Proposer à l’enfant des dis- tractions comme le loto de la vie quotidienne avec des saynètes à remettre dans l’ordre.
► Jouer avec un sablier. Pendant que le temps passe, on chante, on fait le silence et ensuite on arrête.
► Le temps sur l’horloge est un peu compliqué pour l’enfant, mais la professionnelle peut s’y référer pour ponctuer des activités.

Pour les parents

Il ne s’agit pas d’affoler les parents en les informant que travailler et élever des enfants n’est pas toujours chose facile.
► Quelquefois, des réflexions autour du rythme et des besoins de leur enfant peuvent leur permettre de le lever un peu plus tôt pour qu’il puisse déjeuner, s’habiller, se réveiller à son rythme, sans avoir peur qu’il ne dorme pas assez.
► L’assistante maternelle peut leur préciser que leur enfant peut se rattraper chez elle en prenant des temps de repos.
► Elle peut leur suggérer, si les parents font le trajet de leur domicile à chez elle en voiture, d’en profiter pour parler un peu avec leur enfant et créer ainsi une petite intimité.
► Pourquoi ne pas leur conseiller aussi des week-ends où la famille décompresse un peu sans instituer des activités stressantes ? Lorsqu’il est un peu plus âgé, l’enfant ne peut-il pas aider à la vie de famille qui lui octroie dix minutes rien que pour lui ?