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Isabelle Wackenier
Journaliste spécialisée petite enfance

Portrait d'assistante maternelle en MAM : « Il va peut-être falloir qu’on s’arrête »

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Publié le 03/04/2020
Isabelle Wackenier
Journaliste spécialisée petite enfance
Après 16 jours de confinement et d'activité réduite au seul accueil des enfants de personnels soignants, Gabrielle, assistante maternelle dans une maison d’assistantes maternelles (MAM), est tiraillée entre éthique professionnelle et sécurité personnelle et familiale. Elle se pose la question de la poursuite de son activité.

Gabrielle exerce sa profession d’assistante maternelle dans une maison d’assistantes maternelles (MAM) d’une ville moyenne de l’Ouest de la France (1). Quatre places sont réservées pour les enfants du personnel de l’hôpital. Une convention a été signée avec l’établissement hospitalier et en contrepartie, la MAM touche une subvention qui permet de couvrir un peu les frais du loyer : « Nous ne sommes que deux vu que sur les 12 enfants que nous accueillons, nous n’avons que 4 enfants de personnel hospitalier. Sur les 4 enfants, il y en a 2 dont les parents les gardent. On accueille donc 2 enfants dont les parents travaillent en couple à l’hôpital. »

Actuellement, Gabrielle ne travaille qu’avec une seule de ses 3 collègues : « Elle a un enfant, moi j’en ai un, donc on essaie de se partager le temps de travail ; il y a un enfant qui ne vient que 2 jours ½ la semaine et l’autre petite vient 5 jours ; donc pendant 2 jours et demi on a qu’une enfant. »
 

Un contexte très lourd

Si l’assistante maternelle reconnaît gérer la MAM comme elle le souhaite avec ses collègues, à la moitié de cette troisième semaine de confinement, elles s’interrogent sur la continuité de l’accueil : « Sachant que la situation devient très compliquée, on se pose vraiment la question si on peut rester ouvertes ou pas. On a un peu la pression de la protection maternelle et infantile (PMI) qui nous demande de rester ouvertes pour les enfants du personnel hospitalier », même si les enfants peuvent être orientés vers une crèche. Elle pointe la « difficulté de travailler dans ces conditions » : « C’est compliqué parce qu’on met les masques, on met les gants, parce qu’on a les blouses, parce qu’il y a toujours un risque, ce sont des enfants qui peuvent être porteurs sains. La relation à l’enfant n’est pas du tout la même. C’est très difficile de travailler dans ce conditions. À la fois parce qu’on n’apporte pas à l’enfant ce qu’on doit lui apporter, et à la fois parce qu’on prend des risques pour nous. »

Un contexte « très lourd », un quotidien qui « devient difficile, psychologiquement et moralement, d’autant que la situation va continuer à s’aggraver ». L’angoisse, l’appréhension sont palpables. Gabrielle témoigne « travailler avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. On n’est pas comme le personnel hospitalier, on n’est pas en première ligne. Mais je suis à 3-4 années de la retraite, j’ai une collègue qui a quelques soucis de santé. Ce sont des petits soucis personnels, mais chacun aussi a son histoire, la gestion de son temps et chacun doit se protéger. »  

 

 

Choisir entre éthique et sécurité personnelle

Gabrielle est tiraillée entre une certaine éthique — « on comprend qu’il faut aider ces gens-là » — et se protéger soi-même et ses proches : « À un moment donné, au bout de 3 semaines, il va peut-être falloir qu’on s’arrête. » À plusieurs reprises, au cours de l’entretien, elle lâche : « C’est compliqué. » Car rien n’est simple, en effet. « Avec les parents employeurs, ça se passe bien. Sauf depuis hier, depuis qu’on a dit qu’on allait peut-être fermer. Ils nous ont répondu ̎ comment on va faire ?̎ » C’est compliqué, car Gabrielle sait qu’un couple n’a pas de solution de garde et le « papa s’oppose » à mettre son enfant à la crèche. « Nous-mêmes, on n’ a pas trop envie que les enfants partent dans une autre structure » souligne Gabrielle qui, pourtant, se dit qu’« il y a des moments, il ne faut pas faire trop de sentiments ». Elle reconnaît que c’est un véritable « dilemme » (2).
 

Soutien associatif

À ce tiraillement, s’ajoutent les relations avec la PMI : « On ne croule pas sous les mails de notre PMI, on en a eu quelques-uns. On nous embête souvent pour des petites broutilles, c’est vraiment pénible, et là on peut faire tout ce qu’on veut ! On n’a aucune information, ça part un peu dans tous les sens. » À l’instar des assistantes maternelles qui exercent à leur domicile, Gabrielle et ses collègues « se sentent livrées à [elles-mêmes] ». Elle ajoute : « J’ai aussi appelé la coordinatrice du service petite enfance de la ville qui me précise bien qu’on doit rester ouverts pour accueillir les enfants des personnels hospitaliers tout en me disant qu’il y a la crèche. » Rien n’est clair.

Adhérente de l’Association nationale de regroupements d'associations de maisons d'assistant(e)s maternel(le)s (ANRAMAM), Gabrielle loue le « boulot super » de cette association sans qui, elle et ses collègues « seraient perdues dans la nature ». Dans cette situation inédite, alors que le manque de reconnaissance de leur profession par les pouvoirs publics est encore plus criant que d’habitude , elles « se sentent vraiment soutenues et épaulées ».

 

(1) Le prénom a été modifié pour garantir l’anonymat de la professionnelle.
(2) La MAM fermera finalement ses portes ce vendredi soir.