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Héloïse Junier
Psychologue spécialiste du jeune enfant et des neurosciences, formatrice, conférencière.

Stress et confinement : quel impact sur les enfants ?

Confinement covid-19 enfant
Publié le 24/03/2020
Héloïse Junier
Psychologue spécialiste du jeune enfant et des neurosciences, formatrice, conférencière.
Bien qu’ils ne comprennent pas grand-chose aux enjeux de cette épidémie, les jeunes enfants y sont tout de même pleinement exposés. Entre la contrainte du confinement et les inquiétudes en dents de scie des adultes, les voilà pris dans un tourbillon émotionnel auquel ils ont du mal à donner du sens.

 

Julia, 8 mois, est déstabilisée par le masque que porte son assistante maternelle. Si elle reconnaît sa voix, ses cheveux, sa démarche, elle n’arrive plus à reconnaître son visage, ni à décoder ses émotions. Charlie, deux ans, sent bien que son assistante maternelle est plus distante que d’habitude. Elle ne lui propose plus autant les bras, ne la réconforte plus systématiquement par un câlin quand elle est triste. Tiago, trois ans, ne comprend pas vraiment pourquoi son assistante familiale insiste autant sur le lavage de mains et tient à lui laver elle-même les mains. Lui qui, quelques jours auparavant, se lavait les mains tout seul comme un grand !

Dans cette ambiance de fin du monde (à la Walking Dead !), les deux tranches de vie en pâtissent : les adultes et les enfants. Il serait tentant de penser que les enfants sont trop jeunes pour saisir les enjeux de l’épidémie et qu’il n’est donc pas nécessaire de s’interroger sur leur vécu. Pourtant, ils y sont frappés de plein fouet.

 

Vos émotions sont aussi contagieuses que le COVID-19

Dans ce contexte d’épidémie, la toute première source d’inconfort pour les enfants est probablement l’inquiétude ambiante des adultes. Ces petits humains perçoivent, ressentent, absorbent, ingèrent, vivent vos émois. Nos états émotionnels sont d’autant plus déstabilisants si on ne prend pas temps de mettre des mots dessus, ou si on s’efforce de ne pas les montrer (chassez le naturel, il revient au galop !). C’est en partie par l’action des neurones-miroir que l’on doit cette forme de « contagion émotionnelle » entre les êtres humains, adultes et enfants. Des recherches du début du 21ème siècle (1) ont montré que la personne qui observait un visage coléreux aura lui-même des micro-expressions des sourcils. A l’inverse, si cette même personne observe un visage souriant, il manifestera de manière subtile des micro-expressions des commissures des lèvres, comme s’il esquissait lui-même un sourire. Il en est de même pour les enfants. Conclusion : la vue d’un adulte inquiet les inquiète, la vue d’un adulte stressé les stresse, la vue d’un adulte détendu les détend.

 

La présence du masque déstabilise les plus jeunes

La situation se corse avec le port du masque. D’une part car les bébés risquent d’éprouver des difficultés à vous reconnaître. Tout ce qui va modifier l’apparence physique des adultes peut être pour eux une vive source de stress (à commencer par les clowns avec leur gros nez rouge et leur peau blanchâtre !). Avec un masque, vous n’êtes plus tout à fait un être humain pour le cerveau du bébé, car il vous manque le nez et la bouche, deux principaux éléments du visage humain. Vous n’êtes pas non plus un objet classique car vous avez les attributs de l’être humain, à savoir la voix et les yeux ! De quoi mettre son cerveau dans le flou. Conclusion : il y a des risques que son cerveau vous détecte comme un genre d’humanoïde tout droit sorti d’un thriller suédois. Rien de très rassurant, donc.

Le port du masque pose une autre difficulté. En cachant la zone de la bouche, celui-ci vient entraver la capacité de l’enfant à décoder votre expression faciale et à identifier vos états émotionnels. Or, rappelons que l’enfant est programmé pour décrypter l’expression faciale de l’adulte, notamment en cas de stress ou de danger. Ce réflexe, que les psychologues du développement appellent l’aptitude de « référenciation sociale », émerge vers l’âge de 9-10 mois et dure toute la vie. Un exemple concret : lors d’une situation potentiellement stressante pour l’enfant (un inconnu qui sonne à la porte, un bruit fort et soudain qui retentit, un autre enfant qui pleure…), celui-ci va immédiatement se tourner vers vous et chercher à décoder votre expression faciale. Si vous affichez un sourire serein, il poursuivra son activité comme si de rien n’était. Si au contraire vous manifestez une expression émotionnelle inquiète, il risque d’interrompre son activité et de chercher votre réconfort illico. Manque de chance, le masque ne permettra pas à l’enfant de décoder votre expression faciale et risque donc de le maintenir dans un état de stress, ou de vigilance. Pour autant, il est clair que le port du masque est essentiel en cette période d’épidémie. A vous donc de rassurer l’enfant autrement, par des caresses, des mots tendres, un ton de voix apaisant.

 

Le confinement entrave leurs besoins fondamentaux

La seconde source de grand inconfort des enfants en cette période d’épidémie est bien évidemment le confinement. Une problématique qui est bien moins anecdotique qu’elle n’y paraît. Evoluer dans un espace clos à longueur de journée est une situation artificielle qui va à l’encontre des besoins de notre espèce. Car nous sommes programmés pour vivre à l’extérieur, en meute et en mouvement (on imagine mal un homme préhistorique passer ses journées à désosser un os de mammouth, en solo, dans un espace clos). Or, plus on s’écarte de nos conditions de vie pour lesquelles nous sommes programmés, plus notre cerveau est sous tension et plus nous risquons d’adopter des comportements « inadaptés » (irritabilité, lassitude, ennui, déprime, etc.). Ce décalage entre les besoins et l’environnement est d’autant plus vif pour les jeunes enfants qui ont un cerveau immature et en plein développement.

 

Comme des lions en cage

Il est intéressant de faire un parallèle avec les animaux vivant en captivité, dans un zoo ou dans un cirque par exemple, loin des conditions naturelles de leur espèce (2). Qu’observons-nous ? Des tigres qui font inlassablement le tour de leur enclos, des éléphants qui se balancent toute la journée d’une patte sur l’autre, des lions qui se déplacent de manière répétée et continue, en zigzag, près des barreaux de leur cage. L’ensemble de ces comportements anormaux, appelés « stéréotypies comportementales » dans le jargon éthologique, traduisent une profonde inadaptation de l’environnement, une souffrance chronique de l’animal (3).

 

Des enfants plus irritables et moins concentrés

A la lecture de ces quelques lignes, sans doute vous dites-vous que j’exagère, que les enfants qui sont actuellement confinés ne passent quand même pas leurs journées à se balancer d’un pied sur l’autre ou à user la tapisserie de votre domicile à force de longer les murs. Certes ! A vrai dire, s’ils étaient privés de liberté toute l’année, depuis leur naissance et sans réelle stimulation adaptée, c’est probablement ce qu’ils feraient (la captivité ne convient pas plus aux humains qu’aux animaux). A moindre échelle, quand ce confinement ne dure « que » quelques semaines - ce qui est déjà conséquent à l’échelle d’une petite vie ! - l’enfant risque davantage d’être en proie à des symptômes psychologiques tels que l’irritabilité, l’anxiété, une diminution de ses capacités attentionnelles, des difficultés de concentration, de mémorisation, etc. Selon une recherche anglo-saxonne publiée dans la prestigieuse revue scientifique The Lancet, 57% des personnes adultes qui sont en quarantaine souffriraient d’irritabilité et 73% d’un moral bas (4).

 

 

Sortir leur permet de les décharger de leurs tensions

Comment expliquer les effets négatifs du confinement ? Au-delà d’oxygéner leur cerveau, le fait de sortir permet aux enfants de vivre des activités physiques qui vont les essouffler, les faire transpirer, augmenter leur rythme cardiaque, mais aussi décharger leurs tensions et vider leur réservoir de stress. Evoluer dans un environnement extérieur, et si possible naturel, leur permet également de reconstruire leurs ressources cognitives et attentionnelles (5). Il est d’ailleurs admis que les jeunes enfants devraient avoir 180 minutes d’activité physique quotidienne, de toutes intensités confondues (6).

 

Confiné, leur réservoir de stress risque plus souvent d’exploser

Dans un espace clos, le réservoir de stress d’un enfant se remplit donc plus rapidement qu’il ne se vide, ce qui explique la forte irritabilité de son organisme. Si bien qu’à la moindre frustration, il décapsule sans crier gare. Comment expliquer ce phénomène, sur un plan neurobiologique ?

Imaginons la scène suivante. Maxime a deux ans et demi. Confiné depuis quatre jours dans une ambiance de fin du monde, son niveau de cortisol (hormone du stress par excellence) est plus élevé qu’en temps normal. Car non seulement il est entouré d’adultes qui sont inquiets mais en plus il n’a pas pu se dépenser comme son organisme en avait besoin. Alors qu’il est au domicile de son assistante maternelle, Maxime saisit un feutre et commence à vouloir écrire sur le mur de la cuisine (rappelons que les petits humains ont souvent des idées farfelues – épidémie ou non - qui ne vont pas toujours dans le même sens que nos attentes raisonnables). Aussitôt, d’une voix tendre et ferme à la fois, son assistante maternelle lui signifie qu’écrire sur le mur est interdit. En temps normal, si ses besoins étaient satisfaits, Maxime aurait spontanément arrêté d’écrire sur le mur et aurait changé d’objectif. Or, dans ce contexte de confinement, sa réaction est tout autre. Il se met à crier, à pleurer, à se rouler par terre.

 

De la frustration à la colère : une réaction chimique en chaîne

Pourquoi une telle réaction ? Voyons voir ce qui se passe dans son petit cerveau…

  • La réaction de l’assistante maternelle génère une frustration qui va placer son cerveau dans un état d’alerte. C’est un peu comme si, sans le savoir, elle venait d’appuyer sur un gros bouton rouge qui enclenche une alarme.
  • L’amygdale (7), une partie située au cœur de son cerveau et dont le rôle est d’identifier le danger, va interpréter l’interdit de l’assistante maternelle comme un danger pour la survie de l’enfant. Autant dire que c’est la panique à bord.
  • Aussitôt, l’hypothalamus va induire le déclenchement des hormones du stress (8) pour optimiser les chances de survie de l’enfant
  • Des flux d’hormones de stress envahissent donc son cerveau
  • Son rythme cardiaque et sa respiration s’accélèrent, son corps se tend
  • Ce trop-plein d’hormones de stress induit un genre de chaos hormonal (un peu comme la fin d’un film d’action américain quand tout explose dans tous les sens)
  • Le cerveau archaïque prend la relève (histoire d’assurer le service minimum) – ça va barder…
  • Maxime se met à hurler, à se rouler par terre, à pleurer.

La mauvaise nouvelle est qu’il perd le contrôle de lui-même. La bonne nouvelle est qu’à ce moment-là, si personne ne cherche à tout prix à l’interrompre, sa colère lui permettra de se décharger de ses tensions. Il sera alors plus détendu après ce feu d’artifice émotionnel, qu’avant ! (9)

 

Quelques conseils pour l’accompagner au mieux

Pour autant, vous risquez de tomber dans un cercle vicieux infernal : plus l’enfant stresse, plus il est irritable et risque d’exploser de colère, plus vous stressez vous-même, plus vous devenez irritable et plus l’enfant va stresser à votre contact. Une véritable épidémie… émotionnelle. A ce titre, Adrien Taquet, Secrétaire d’Etat à la protection de l’enfance, se préoccupe du risque accru de maltraitance des enfants confinés à leur domicile avec leurs parents (10)

Dès lors, comment réagir ? Voici quelques conseils :

  • Commencez donc par rester à l’écouter de vos émotions et par gérer votre propre stress. Si vous sentez votre amygdale s’affoler, prenez le temps de : respirer profondément, chanter, sourire, vous masser les mains, penser à un paysage agréable, faire un puzzle, colorier, boire de l’eau (et non de l’alcool - l’effet n’est pas le même !)…
  • Mettez des mots sur vos émotions (j’ai peur, je suis inquiet, je suis triste, je suis en colère…) en présence de l’enfant. Et prenez le temps de lui expliquer les enjeux de cette épidémie avec des mots simples (11).
  • Quand l’enfant est irritable et finit par exploser de colère, ne cherchez pas à le stopper systématiquement dans sa décharge émotionnelle. Accueillez sa colère, laissez-le vider son stress jusqu’au bout en restant à ses côtés. A l’instant T, veillez à le prendre dans les bras ou à le toucher pour lui apporter l’ocytocine, véritable antidote du cortisol. Les épisodes de colère sont pour un enfant un excellent moyen de se décharger de ses tensions et de recréer du lien avec l’adulte.
  • Laissez l’enfant explorer le plus librement possible votre domicile afin qu’il puisse retrouver un semblant d’activité physique. Proposez-lui du mobilier qu’il puisse escalader (table basse, meuble…) et/ ou sur lequel il puisse sauter (canapé, lit, matelas…). Ces ateliers de motricité globale induiront chez lui une « bonne fatigue ».
  • Alternez des activités qui sollicitent de la concentration avec des activités durant lesquelles il peut bouger son corps dans tous les sens et décharger ses tensions.
  • Laissez les fenêtres ouvertes le plus longtemps possible la journée, non pas pour y jeter l’enfant mais pour oxygéner son cerveau, et le vôtre ! En plus d’être pollué, l’air confiné est source d’irritabilité.
  • Ne lui en voulez pas d’être aussi à fleur de peau. Rappelez-vous qu’il n’a pas choisi d’être là, que son petit cerveau est bien trop immature pour se réguler et qu’il subit, tout autant que vous, la situation.

Et, surtout, prenez soin de vous !

 

Ils ne comprennent pas, ils ressentent

Les plus jeunes, ceux âgés de moins de deux ans, ne comprennent pas grand-chose à cette histoire de virus (remarquez, ils ne sont les pas seuls : nombre d’adultes sont tout aussi perdus dans ces flux d’informations malgré un cerveau de 30, 40 ou 50 ans de maturation !). Ceux-ci ont une forme d’intelligence perceptive qui leur permet d’identifier, avec une extraordinaire acuité, tout changement dans les émotions de leurs proches ou dans leurs routines quotidiennes. Vous êtes soudainement moins tactile ? Vous insistez bien plus sur le lavage de mains ? Vous paraissez plus stressé quand vous échangez avec ses parents ? Rien n’échappe à leur perception aiguisée, c’est pourquoi il n’est pas très judicieux d’agir comme si de rien n’était. A partir de deux ans, l’enfant entre dans une compréhension narrative du monde (et non plus uniquement perceptive). Son langage émerge tandis que ses facultés cognitives progressent. Il est en mesure de comprendre un scénario simple, du moment qu’il est dans le concret (avec des verbes d’action, des objets qu’il connaît) et dans le moment présent. Ce n’est qu’entre 3 et 6 ans que les enfants commencent à comprendre les repères spatio-temporels et les adverbes de temps et d’espace de type « avant », « maintenant », « après », « ailleurs », etc. Bref, ce n’est pas pour vous décourager mais d’ici qu’ils soient en mesure de saisir la subtilité des enjeux de cette épidémie, celle-ci sera terminée depuis un bon bout de temps ! Pour autant, il tout de même est essentiel de chercher à expliquer à l’enfant la raison de ces bouleversements12.

Notes

(1) Leslie KR, Johnson-Frey SH, Grafton S. Functional imaging of face and hand imitation: towards a motor theory of empathy. NeuroImage 2004 ; 21 : 601-7.
(2) Pour ceux que cela intéresse, la lecture de cette thèse est une très bonne synthèse : Wenisch, Emilie. Les stéréotypies des animaux élevés en captivité : étude bibliographique. Thèse d'exercice, EcoleNationale Vétérinaire de Toulouse - ENVT, 2012.
(3) C’est d’ailleurs pourquoi autant d’associations et de personnalités souhaitent limiter les zoos ainsi que les cirques exploitant les animaux.
(4)# Samantha K. Brooks (2020). The psychological impact of quarantine and how to reduce it: rapid review of the evidence. The Lancet, volume 395, Issue 10227, p.912-920.
(5) A ce titre, je vous conseille la lecture de cet excellent ouvrage signé Matthieu Chéreau et Moïna Fauchier-Delavigne : « L’enfant dans la nature. Pour une révolution verte de l’éducation » (Fayard, 2019).
(6) Cliff DP, Janssen X. Niveaux habituels d’activité physique chez les jeunes enfants. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Reilly JJ, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne].
(7) Si le rôle de l’amygdale et le circuit cérébral de la peur vous intéressent, visitez donc ce formidable site destiné à vulgariser les neurosciences et la neurobiologie : « Le cerveau à tous les niveaux ».
(8) Plus précisément, lorsqu’une source de stress est identifiée, l’hypothalamus va envoyer des messagers chimiques à l’hypophyse (qui répond au doux nom de « glande pituitaire »). Puis, un deuxième messager chimique navigue dans le sang jusqu’aux glandes surrénales, situées juste au-dessus des reins, pour leur demander de sécréter du cortisol. Voilà, vous savez tout.
(9) Pour en savoir plus sur les pleurs et les colères des enfants, dévorez ce livre d’Aletha Solter : « Pleurs et colères des bébés et des enfants. Comprendre et répondre aux émotions de son enfant » (Jouvence, 2015). Si le titre de ce livre n’est vraiment pas séduisant, le contenu est excellent !
(10) Le plan de continuité du 119 est déclenché. Plus d’informations sur le site du Ministère des Solidarités et de la Santé.
(11) L’article d’Hélène Romano « Pourquoi et comment en parler aux enfants » est disponible sur ce site.
(12) A ce titre, nous vous conseillons la lecture de l’article d’Hélène Romano « Pourquoi et comment en parler aux enfants ».

Héloïse Junier est psychologue spécialiste du jeune enfant et des neurosciences, formatrice et conférencière. Elle est aussi auteur du « Guide pratique pour les pros de la petite enfance. 38 fiches pour affronter toutes les situations » (Dunod, 2018) et du « Manuel de survie des parents » (InterEditions, 2019). Son site : https://heloisejunier.com/