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Anne-Sophie Casal
Psychologue - Centre national de formation aux métiers du jeu et du jouet FM2J)

Les jeux d’imitation

Refaire comme les grands, rejouer des scènes vécues.
Publié le 01/06/2017
Anne-Sophie Casal
Psychologue - Centre national de formation aux métiers du jeu et du jouet FM2J)
Les jeux d’imitation œuvrent en faveur du développement global de l’individu. L’assistante maternelle, professionnelle de la petite enfance, doit pouvoir mettre à disposition des espaces de jeu d’imitation afin de favoriser le jeu libre et autonome propice au développement harmonieux des enfants accueillis.

 

Les jeux d’imitation désignent les jeux dans lesquels l’enfant entre dans un rôle différent du sien. Il s’agit d’abord souvent de jouer à faire semblant d’être le parent ou l’adulte en général. Puis, l’enfant endosse des rôles plus éloignés comme celui d’un personnage fictif, d’un héros, d’un animal, etc.

Les jeux d’imitation tels que nous les abordons ici concernent les jeux dans lesquels les enfants font semblant de cuisiner, de donner le bain à un poupon, etc. De nombreuses terminologies désignent les jeux d’imitation : on les appelle également jeux de « faire semblant », jeux symboliques, jeux de « papa/maman », etc. Les termes techniques utilisés par les professionnels sont ceux de « jeux de rôles ». Le jeu de rôle est « un jeu visant à imiter de manière plus ou moins vraisemblable des personnes, des animaux, des situations, des événements. Le joueur est acteur dans le sens où il entre dans la peau d’un personnage (et d’un seul à la fois) » (1).

L’évolution des jeux d’imitation

Dans le courant de la deuxième année, l’enfant commence à faire semblant. Il fait semblant de boire avec un gobelet vide, il fait semblant de dormir en fermant les yeux. Il s’agit des premiers jeux d’imitation. L’enfant commence à construire et à utiliser ses représentations. Les découvertes et expérimentations sensorielles et motrices caractéristiques (mais non exclusives) de la première année de vie de l’enfant sont déterminantes. Plus l’enfant regarde, touche, écoute, met en bouche, manipule, etc., plus son environnement lui est familier, plus il sera à même de construire des images mentales des objets, et donc de faire semblant.

Pour jouer à imiter, l’enfant a d’abord besoin des objets : un biberon et un poupon pour faire semblant de donner à manger. Puis le joueur pourra se saisir des évocations de son entourage. En entendant le mot biberon, cela lui donnera l’idée de donner à manger à son poupon. Ensuite, il sera capable de détourner un objet (le bâton remplace le biberon) et, enfin, le jeu trouvera son origine dans l’abstraction. C’est-à-dire que le joueur n’a plus besoin d’objet pour initier le jeu : « Alors on dirait que… »

L’intérêt des jeux d’imitation

Les jeux d’imitation participent au développement global de l’individu, dans le sens où ils stimulent et motivent l’enfant dans l’émergence de compétences diverses, mais, aussi dans le maintien et le renforcement de celles-ci.

Comme son nom l’indique, le jeu d’imitation suppose que le joueur imite. Cela peut paraître anodin, mais, pour cela, l’enfant mobilise ses compétences cognitives : il fait appel à ses images mentales. Aussi, le jeu symbolique et les jouets mis à disposition invitent le joueur à nommer les objets, et donc à renforcer son vocabulaire et ses capacités langagières en général. L’enfant s’applique à rester dans un rôle cohérent et fait évoluer un scénario.

Pour jouer à plusieurs, il s’agit de comprendre le jeu des autres et se faire comprendre, négocier pour partager le matériel. Aussi, il faut être convaincant pour emmener les autres joueurs dans son histoire ou accepter de se laisser guider. De nombreuses compétences sociales qui seront utiles tout au long de la vie et qui nous emmènent vers la sphère émotionnelle.

En effet, le joueur mobilise ses compétences affectives dans le jeu d’imitation. Ce n’est pas rien de gérer la frustration quand les autres ne veulent pas jouer avec ou suivre l’idée proposée. Les jeux d’imitation permettent à l’enfant d’exprimer des questions, des angoisses ou des sentiments (qu’ils soient positifs ou négatifs). Par exemple, les enfants adorent jouer l’anniversaire, car c’est un moment festif qu’ils apprécient. Jouer ces événements est une manière de se faire plaisir et donc de se détendre, de la même manière que les adultes aiment ressasser les bons souvenirs. Ou, au contraire, l’enfant évoque des situations difficiles. Il exprime la colère en grondant son poupon par exemple. Exprimer des sentiments à travers la mise en acte permet de mieux les comprendre et de gérer ses émotions. Si le jeu d’imitation permet de s’exprimer, nous verrons qu’il ne peut toutefois pas être interprété.

Enfin, les compétences motrices sont multiples et non négligeables. Rappelons que le jeune enfant a besoin de bouger. Les jeux d’imitation sont alors de bons prétextes pour se promener et déplacer des objets. Le joueur use de motricité fine pour manipuler les différents accessoires.

Une parenthèse de la vraie vie

Si le jeu d’imitation trouve son inspiration dans la vie quotidienne, celui-ci évolue en fonction de l’imaginaire et des envies du joueur. On ne peut pas interpréter le jeu de l’enfant. Le jeu d’imitation permet à l’enfant de s’exprimer, mais il n’est pas le reflet fidèle de sa personnalité ou de son vécu et encore moins déterminant de son avenir. Par exemple, les enfants adorent jouer à la dînette. Cela ne veut pas dire qu’ils deviendront des fins cuisiniers. Ce qui plaît à l’enfant, c’est de faire comme les grands, de rejouer des scènes vécues ou observées du point de vue de celui qui décide. Ainsi, l’enfant prend le pouvoir dans le jeu. Le pouvoir de choisir le menu, de gronder ou câliner son poupon.

On aurait tendance à croire qu’un enfant qui frappe son poupon deviendra violent ou est lui-même victime de maltraitance. Mais, il est peut être simplement en train de taper un rythme, de faire du bruit avec le plastique, d’imiter un autre joueur, une scène vue à la télévision, etc.

Un moyen d’expression et d’apprentissage

Par exemple, lorsqu’un enfant de deux ans a vécu un événement désagréable – la soupe de légumes au dîner –, il n’a pas les capacités pour exprimer son ressenti avec des mots. En effet, on n’a jamais vu un enfant interpeller son parent de la sorte : « Papa, je souhaiterais que l’on revoie les menus des dîners. Cette soupe de légumes est peu ragoûtante à l’aspect, avec cette couleur verdâtre, et je ne parle pas de l’odeur. D’autant plus qu’elle est souvent trop chaude au début et trop froide à la fin, ce qui n’aide pas au niveau du plaisir gustatif. »

Non, l’enfant a pour seul moyen d’expression un vocabu – laire très limité. Ce qui finit en général par des pleurs qui sont difficilement accueillis par des parents qui ne sont pas des experts de la petite enfance (et donc en situation d’incompréhension, d’impuissance et de moins en moins patients).

Le jeu d’imitation comme solution

Le joueur va dépasser cette situation problème grâce à la mise en acte dans le jeu d’imitation. Concrètement, il va aller dans un espace « dînette » et rejouer la scène non plus du point de vue de l’enfant qui subit, mais du point de vue du parent qui décide. Prendre le pouvoir est déjà bénéfique pour l’estime de soi. Il pourra gronder le poupon et ainsi mettre à distance cette scène désagréable pour mieux comprendre (et donc accepter) la relation d’autorité.

Il s’agit pour l’enfant d’exprimer son problème non pas à travers des mots comme pourrait le faire un adulte en discutant ou en écrivant sur son journal intime, mais à travers la mise en acte. À l’image de l’adulte qui dit « rien que d’en avoir parlé ça va déjà mieux », l’enfant pourrait dire « rien que de l’avoir joué, ça va déjà mieux ».

De multiples compétences mobilisées

Ce cas précis nous permet d’ouvrir sur une analyse plus large des compétences mobilisées lors d’un jeu de dînette.

  • Des compétences de motricité fine et globale : dextérité, coordination des gestes pour mettre la cuillère dans le gobelet ou face à la bouche du poupon, déshabiller le poupon, mettre le couvercle, déplacer les objets, se déplacer dans l’espace.
  • Des compétences cognitives : conceptualisation du dedans/dehors, langage, compréhension, décentration, imitation, faire semblant.
  • Des compétences sociales : compréhension des rôles sociaux, partage du matériel, adhésion à un scénario, écoute, prise en compte des points de vue de l’autre.
  • Des compétences affectives : expression des sentiments, valorisation de soi.

Permettre les jeux d’imitation

En tant que professionnelle de la petite enfance, l’assistante maternelle a pour mission de permettre aux enfants d’avoir accès au jeu d’imitation.
Pour cela, il convient d’offrir un cadre de jeu sécurisé (d’un point de vue matériel et physique) et sécurisant (d’un point de vue affectif) dans lequel le joueur peut jouer de manière autonome. Il s’agit du cadre ludique (2).

Le cadre ludique indique des caractéristiques qui favorisent les conditions du « bien jouer ». Il constitue alors un outil précieux de l’assistante maternelle.
Il s’agit de s’assurer que les enfants aient suffisamment de temps de jeu libre et autonome. La professionnelle prévoit et préserve alors des moments de jeu libre dans la journée. Elle prévient les enfants que ce temps va s’arrêter ou débuter. Aussi, elle apporte une attention particulière à l’agencement de l’espace, au choix des objets de jeu et elle réfléchit à son rôle et à sa place physique.

Agencement de l’espace

L’espace de jeu d’imitation doit facilement être repérable dans la pièce. Il est délimité en hauteur grâce à du mobilier ou des paravents. Il s’agit de mettre à disposition un espace contenant, représentant comme une petite maison. C’est bien souvent sous le toboggan ou dans la cabane improvisée que les enfants se racontent le plus d’histoires. La contenance offerte par la délimitation a des effets multiples : elle participe au sentiment de sécurité affective et permet au joueur de rester plus concentré dans son rôle. Aussi jouer à l’abri des regards préserve l’intimité du jeu et offre ainsi au joueur la possibilité de s’exprimer librement.

Concrètement, il s’agit de proposer l’espace d’imitation dans un coin, une alcôve, derrière une étagère (stable), au fond d’un couloir (sans passage dans l’espace), derrière le canapé, ou encore d’utiliser la cuisinière pour délimiter l’espace plutôt que de la coller contre le mur. Notons à ce sujet qu’il n’est pas très agréable de jouer face à un mur, et peu commode avec plusieurs enfants. Aussi, décoller les mobiliers du mur permet aux enfants de s’imiter, d’être ensemble, à l’image de la famille qui se retrouve autour de l’îlot central de la cuisine contemporaine. Cela ne prend pas plus de place au sol, mais offre plus de possibilités de déplacements pour les enfants. On permet ainsi aux jeunes joueurs de satisfaire leurs besoins moteurs.

L’espace de jeu d’imitation doit être prêt à jouer. Il doit constituer une invitation à jouer. Face à des caisses d’accessoires, le jeune enfant sera plus enclin à vider remplir qu’à entrer dans un jeu de faire semblant. Pour un thème dînette par exemple, il convient de proposer un espace ou le couvert est dressé, des aliments sont dans les assiettes et casseroles, les poupons sont habillés et mis en situation, etc.

Choix des objets

L’espace de jeu d’imitation doit être clair et lisible. Pour cela, il convient de proposer des accessoires complets mais en nombre limité. Concrètement, on choisit un thème unique : dînette (assiettes, fruits, légumes, etc.) ou nursery (baignoire, lits, etc.). Il s’agit des deux thèmes qui sont adaptés à l’enfant de moins de trois ou quatre ans. En effet, il joue son quotidien qui tourne autour des moments de repas, de soin et du coucher. Pour les plus grands, on peut proposer l’univers de l’hôpital, du marché ou de l’école par exemple, thèmes que l’on peut proposer ponctuellement aux plus jeunes. Les observations montrent que les univers classiques de la maison restent les préférés pour le jeu libre et autonome jusqu’à six ans. On veille à ne pas noyer le jeu avec trop d’accessoires, c’est-à-dire pas trop de fruits et légumes, d’habits pour les poupons, etc.

Les déguisements mis à disposition sont faciles à mettre et surtout à enlever. Une jupe avec un gros élastique ou une blouse avec des velcros sont de bons exemples. On évite les attaches avec des ficelles à nouer. Les enfants risquent de tirer dessus et de déchirer le tissu.

Les objets mis à disposition doivent être à la bonne taille et de qualité : mobilier ni trop haut, ni trop bas ;

  • mobilier stable et solide ;
  • accessoires proportionnels ;
  • habits des poupons adaptés ;
  • poupons en plastique de 40 cm environ.

N’hésitez pas à récupérer des objets du quotidien. Et pas seulement parce que c’est économique. Une petite bouteille de lait, bien nettoyée et dont on a vérifié qu’elle ne comporte aucun danger (pas de bord tranchant par exemple) sera bien plus investie qu’un jouet « bouteille de lait ».

Rôle et place de l’assistante maternelle

Le rôle et la place physique de la professionnelle sont déterminants dans le jeu d’imitation (3). Ils se situent à plusieurs niveaux. En amont :

  • Choisir le thème et les jouets ;
  • Aménager l’espace selon les conditions du cadre ludique.
  • Pendant le jeu :
  • Maintenir l’espace prêt à jouer ;
  • Éviter d’intervenir dans le jeu de l’enfant. L’enfant a tendance à inviter l’adulte à jouer avec lui. La tentation d’enrichir le jeu à travers des propositions est alors très grande. L’adulte doit garder à l’esprit que le jeu est le seul espace de liberté et d’autonomie du jeune enfant. Il se tient alors en dehors de l’espace pour permettre à l’enfant de s’exprimer librement et de faire évoluer son jeu en fonction de ses préoccupations et de son imaginaire.

Auprès des parents :

  • Rapporter des moments de jeu, sans toutefois raconter le scénario du jeu, que l’on ne connaît pas puisqu’on se situe en dehors du jeu. Il s’agit de valoriser le jeu d’imitation. On souligne que l’enfant est resté concentré, qu’il a mobilisé des ressources langagières et motrices, qu’il a partagé du matériel, etc.
  • Veiller à ne pas entretenir des clichés ou des interprétations infondées. Ce n’est pas parce que l’enfant a passé du temps à soigner des peluches qu’il deviendra docteur…
  • Rassurer les parents ; oui, la plupart des enfants, qu’ils soient fille ou garçon, jouent à la poupée ou utilisent la banane pour en faire un pistolet.

Les jeux d’imitation œuvrent en faveur du développement harmonieux de l’enfant. L’assistante maternelle veille à mettre à disposition des espaces prêts à jouer, délimités et clairs. Elle choisit des jouets adaptés, complets et en nombre limité. Elle offre ainsi un espace de liberté, d’autonomie et d’expression dans lequel le joueur mobilise diverses compétences.

Notes

(1) A.S. Casal et S. Jacob, Le jeu de l’enfant, Vuibert, 2011.
(2) O. Perino, Des espaces pour jouer, pourquoi les concevoir, comment les aménager, Érès, 2014.
(3) Pour approfondir ce point, L’assmat, n° 139, juin 2015, p. 7.

Le regard du psychologue

Les premiers jeux d’imitation apparaissent avec l’entrée dans la fonction symbolique et les mondes imaginaires. Ils participent au développement global du jeune enfant et plus particulièrement en ce qui concerne le langage et la socialisation. Mais la motricité fine et globale, les compétences cognitives et les enjeux affectifs sont également favorisés dans ces jeux.
Les neurosciences cognitives soulignent l’importance de la mémoire de travail, des capacités de planification et d'anticipation et de l’action en général dans les apprentissages.

Ces aspects sont développés et renforcés dans les jeux d’imitation. En effet, l’enfant doit garder en mémoire le rôle qu’il joue pour rester cohérent, il élabore et fait évoluer un scénario qu’il met en acte et réajuste au fil de ses expériences. La pensée symbolique se développe au fil de la maturation cognitive et de l’expérience de l’individu. Les jeux de « faire semblant » constituent un terrain d’expérimentation riche. En rejouant son quotidien d’un point de vue extérieur, le jeune enfant consolide la conscience de soi et se décentre progressivement. Il s’agit donc des prémices de la socialisation dans le sens où c’est en se considérant comme un individu à part entière que l’enfant prend conscience de l’autre.
Mais, attention, ce n’est pas parce que des enfants jouent côte à côte qu’ils jouent en interaction. Jusqu’à trois ans environ, on observe ce que le psychologue Jean Piaget appelle le « monologue collectif ». C’est-à-dire que chaque joueur joue d’abord son histoire, ce qui l’intéresse personnellement.
Notons que cet égocentrisme enfantin encore très prégnant laisse parfois la place à des bribes d’interaction, qui restent rares et brèves quand l’enfant est jeune.

Il est important de souligner le caractère fictif des jeux d’imitation. En effet, ces jeux s’inspirent de la réalité, mais les joueurs n’imitent pas strictement leurs parents ou les professionnels qui les entourent.
Il convient alors de veiller à respecter l’enfant et son jeu, sans interprétation de son environnement familial et, ou professionnel ou sur la santé psychique de l’enfant.
Il est vrai que l’enfant exprime des émotions et des interrogations à travers les jeux de faire semblant. On parle alors de la « fonction cathartique » du jeu, dans le sens où il s’agit d’un exutoire. Mais l’assistante maternelle ne peut pas savoir ce qui relève du vécu, de l’observé, de l’imité, de l’imaginaire, etc.

Enfin, les jeux d’imitation, comme tous les autres jeux, sont des moyens pour l’enfant de s’approprier la culture dans laquelle il évolue. Ils permettent à l’enfant de construire un rapport de sens au monde et se présentent comme des infléchissements culturels.
La dimension symbolique de ces objets dépasse alors sa vocation fonctionnelle en transmettant des messages liés à notre culture.
Les jeux symboliques sont alors un support de réflexion pour le professionnel soucieux de contribuer au développement éducatif, social et culturel de l’enfant.